Révolution des parapluies

A Hong Kong, la crise politique est aussi une crise identitaire

Soyons clairs : jusqu’à présent les manifestants de Hong Kong ont uniquement fait des revendications politiques. Comme cela a été abondamment commenté, ils souhaitent obtenir une expression pleine et entière du suffrage universel et non un choix limité à des candidats sélectionnés par Pékin.

Cependant, si ce mouvement est avant tout politique, il est impossible d’en mesurer totalement la portée si l’on ignore qu’il a lieu au moment où Hong Kong traverse une crise identitaire aigue. En un sens, ces manifestations sont aussi l’expression d’une angoisse plus profonde sur le futur du territoire.

L’identité de Hong Kong repose en simplifiant sur quatre caractéristiques : la réussite économique, un rôle de pont entre l’Asie et l’Occident, la langue cantonaise et le respect des libertés. A tort ou à raison, le sentiment à Hong Kong en ce moment est parfois que ces quatre piliers sont lentement en train de vaciller.

Une réussite économique moins spectaculaire

Grâce à la présence britannique, Hong Kong a connu un chemin différent du reste de la Chine. Au lieu de stagner dans la pauvreté, le territoire est devenu l’un des « dragons asiatiques ». Résultat, Hong Kong est aujourd’hui une ville riche. Le niveau de vie moyen par habitant y est d’ailleurs comparable à la France.

A mesure de l’ouverture économique de la Chine, la réussite commerciale de Hong Kong est cependant perçue comme moins spectaculaire. En 1997, le PIB du territoire représentait 18% de celui de la Chine. Il en représente seulement 3% aujourd’hui.

Il ne faut pas croire que les Hongkongais ne se réjouissent pas de l’augmentation du niveau de vie en Chine. Cela représente pour eux des débouchés fantastiques. Cela souligne cependant que le rapport de force économique avec la Chine s’est totalement retourné. Dans ce contexte, la Zone de libre échange de Shanghai ouverte l’an dernier et pilotée presque personnellement par le premier ministre Li Keqiang représente une menace. Si elle arrive, comme beaucoup s’y attendent, à séduire les investisseurs occidentaux, elle risque d’éclipser Hong Kong, qui ne sera alors plus la capitale financière de la Chine mais juste une capitale régionale.

Un pont entre Asie et Occident remis en question

Cette ouverture de la Chine remet aussi en question le rôle de Hong Kong comme interface entre l’Asie et l’Occident. En effet, si les investissements du monde entier peuvent se faire aussi facilement à Shanghai qu’à Hong Kong, quel est le rôle de Hong Kong dans une Chine réunifiée ?

Cette question est d’autant plus cruciale que la dimension occidentale de la ville a fortement diminuée depuis son retour à la Chine. Plus au sud en revanche, Singapour conserve un aspect biculturel sino-occidental plus marqué. Une caractéristique qui séduit évidemment de très nombreux investisseurs. Tiraillée entre Shanghai, plus proche du pouvoir politique, et Singapour, plus occidentalisée, Hong Kong doit donc chercher à se réinventer.

Une langue sous pression

Le retour à la Chine correspond aussi à l’intégration à un espace culturel dans lequel le mandarin est la langue officielle. A Hong Kong en revanche, on parle cantonais. L’afflux de population en provenance de Chine depuis 1997 signifie cependant l’arrivée de nombreuses personnes qui ne parlent pas cantonais et qui n’ont, en général, aucune envie de l’apprendre. De plus en plus, les Hongkongais se sentent donc en minorité culturelle dans leur propre territoire.

Ce qui est vrai à l’oral l’est aussi à l’écrit. Dans certains documents, le chinois traditionnel (pratiqué à Hong Kong) est parfois supplanté par le chinois simplifié – une version du chinois aux caractères simplifiés introduite par les communistes en 1956 dans le but d’accélérer l’enseignement dans le pays et qui vaut aujourd’hui pour langue écrite officielle en Chine.

Des libertés individuelles en pointillés

D’un point de vue politique enfin, Hong Kong a toujours été un îlot de libertés. De nombreux opposants au régime communiste y ont d’ailleurs trouvé refuge dans les années 50. Garanties par la présence britannique puis par la Basic Law, la constitution du territoire, ces libertés sont la fierté de Hong Kong.

Dans ce contexte, empêcher (ou repousser, selon les points de vue) l’avènement du suffrage universel à Hong Kong, n’est pas seulement un point de tension politique. C’est aussi une remise en question culturelle. Comme une façon de dire que la liberté ne fait pas totalement partie de l’ADN de Hong Kong. Au moment où les trois autres piliers de l’identité hongkongaise sont bousculés, c’est une décision qui exacerbe nécessairement les tensions.


Article publié dans La Tribune le 9 octobre 2014

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